« — Maman est très malade. Très malade. Elle a… un can…cer. »Musinga Mwa Tiki. (2023). Le Jeu des Anciens, volume 1, Ọláyínká, le choix d’une vie, page 177
Introduction
Àìná n’a pas été frappée du jour au lendemain. Les signes avant-coureurs étaient là : fatigue, vertiges, troubles persistants exprimés par le corps, mais que l’on attribuait au stress, à la routine ou à un simple voyage.
Cette situation poignante n’est pas un cas isolé. Elle illustre avec justesse combien le cancer peut se développer sans bruit, porté par un déséquilibre du système immunitaire souvent affaibli par une hygiène de vie altérée, notamment un mauvais sommeil.
1-Au cœur du chaos cellulaire : que se passe-t-il quand le cancer s’installe ?
Le cancer est une maladie complexe et grave définie par une prolifération anormale, rapide et incontrôlée de cellules dans l’organisme. Pour mieux comprendre cette dynamique, il faut d’abord se rappeler comment fonctionne une cellule dite « saine ».
Dans un corps en bonne santé, les cellules suivent un cycle de vie précis : elles naissent à partir de cellules souches, se divisent de manière ordonnée pour remplir une fonction (ex. : réparer un tissu, produire une hormone), puis elles meurent (apoptose) pour laisser place à de nouvelles cellules. Ce cycle est finement régulé par des signaux génétiques, hormonaux et immunitaires, assurant un équilibre cellulaire fondamental à la vie.
Mais dans un processus cancéreux, ce système de régulation se dérègle. Les cellules mutent et deviennent insensibles aux signaux de mort naturelle. Elles se multiplient sans contrôle, échappent au système immunitaire, et finissent par former des amas anormaux appelés tumeurs.
Autour des cellules cancéreuses, un climat d’inflammation chronique s’installe, entretenu par des cellules immunitaires « détournées » qui, au lieu de détruire la tumeur, contribuent parfois à sa croissance, à sa vascularisation, et à son camouflage.
Lorsque la maladie progresse, certaines cellules cancéreuses acquièrent la capacité de se détacher, de voyager via le sang ou la lymphe, et d’atteindre d’autres organes : c’est le processus de métastase, souvent associé à une aggravation du pronostic.
Les conséquences cliniques sont multiples, variables selon le type de cancer et le stade :
- Fatigue chronique
- Perte de poids inexpliquée
- Douleurs causées par la pression des tumeurs sur les organes, nerfs ou os
- Infections fréquentes ou fièvres
- Vertiges, troubles du sommeil
Parmi les nombreuses conséquences du cancer, les troubles du sommeil occupent une place particulière. Ils ne sont pas simplement un effet secondaire : ils traduisent la détresse physique, émotionnelle ou même existentielle du patient. Insomnies, réveils fréquents, sommeil non réparateur… Le corps, en lutte contre la maladie, peine à trouver le repos. Le sommeil devient alors un indicateur précieux de ce qui se joue silencieusement dans le psychisme et dans les cellules.
2- Un pilier central pour la vie
Quand le sommeil vacille, c’est tout l’organisme qui vacille. Parmi les conséquences régulièrement négligées du cancer, les troubles du sommeil occupent une place singulière. Ce n’est pas un simple effet secondaire : c’est un déséquilibre profond qui vient perturber un mécanisme vital, révélant combien le sommeil est un pilier central de notre santé globale.
Nous passons près d’un tiers de notre vie à dormir. Et pourtant, ce temps « invisible » est l’un des plus essentiels. Bien au-delà du simple repos, le sommeil est une matrice silencieuse où s’opèrent les plus grandes réparations du corps : consolidation de la mémoire, équilibre hormonal, régulation du métabolisme et surtout activation du système immunitaire.
C’est la nuit, lorsque le corps semble inactif, que le système immunitaire s’éveille pleinement pour régénérer les cellules, produire des anticorps et freiner les processus inflammatoires. Or, chez de nombreuses personnes atteintes du cancer, ce cycle est gravement perturbé. Le stress, les traitements, la douleur altèrent la qualité du sommeil, compromettant ainsi la capacité de l’organisme à se défendre.
Dans ce contexte, comprendre les liens entre cancer, sommeil et immunité ne relève pas seulement d’un intérêt scientifique : c’est une urgence humaine puisque le manque de sommeil devient un facteur aggravant. L’organisme, privé de repos profond, peine à mobiliser ses ressources immunitaires. Les cellules anormales prolifèrent plus librement, échappant au contrôle du corps. Pire encore, la privation de sommeil déclenche un état d’alerte permanent dans le système nerveux, maintenant le corps sous tension. Cette hyperactivité entraîne une vasodilatation excessive : les tissus, y compris tumoraux, sont mieux irrigués, mieux nourris. Le terrain devient propice à la croissance des cellules cancéreuses et à leur dissémination.
Face à cette progression silencieuse, une autre question émerge : que nous dit ce corps qui ne trouve plus le repos ? Derrière la fatigue chronique, l’insomnie, les douleurs diffuses, il y a peut-être une quête de sens. Une invitation à écouter autrement, à regarder plus loin que les symptômes.
3- Entre douleur ressentie et regard porté : le cancer vu de l’intérieur et de l’extérieur
Face au cancer, la quête de sens devient inévitable. Chercher à comprendre le pourquoi d’une maladie aussi brutale que silencieuse, mettre des mots sur l’inattendu d’un diagnostic, devient une seconde épreuve intérieure, existentielle.
En Afrique, cette recherche de sens ne se limite pas au langage médical. Elle s’enracine dans un univers de représentations culturelles, symboliques et spirituelles. La maladie n’est pas simplement une anomalie du corps, mais l’expression d’un déséquilibre plus vaste : une faille dans l’harmonie entre l’individu, ses ancêtres, et le monde invisible. Elle peut être perçue comme une épreuve initiatique, une faute morale, une transgression, ou même une malédiction.
Dans l’ouvrage Ọláyínká, le choix d’une vie, de Musinga Mwa Tiki, cette tension entre biologie et croyance se matérialise à travers le personnage d’Aïna. Son cancer n’est pas seulement médicalisé, il est narré comme un verdict spirituel.
Dans l’extrait suivant, la maladie devient sentence :
« Ils diagnostiquèrent l’origine du mal de la mère d’Ọláyínká. Àìná subissait une malédiction unanime. Elle avait été honnie par dix puissantes divinités de leur culte yorùbá. Elle s’était montrée aux obsèques officielles d’un puissant Ọba accompagnée de son amant sans respect pour ses Ancêtres. Elle ne mourait pas d’un cancer, mais était la victime d’un sort… » (page 189)
L’annonce du cancer bouleverse tout. Elle sème un désarroi profond, aussi bien chez le malade que dans son entourage. L’anxiété, les silences lourds s’installent, devenant parfois eux-mêmes des obstacles à la guérison. Le choc du diagnostic ne touche pas seulement le corps, il ébranle l’être tout entier.
Face à cette réalité, les soignants sont appelés à dépasser la seule lecture biologique de la maladie. Une approche plus globale s’impose, une médecine qui écoute aussi les émotions, les récits intimes, les croyances du patient. Car derrière chaque douleur, il y a une histoire. Derrière chaque traitement, un besoin d’être compris.
Pris dans cette tempête, le malade se retrouve à la croisée des chemins : entre science et traditions, entre médecine moderne et savoirs ancestraux, entre la peur et le besoin vital de croire encore. Il affronte les traitements, le regard inquiet de ses proches, et parfois les préjugés sociaux qui entourent la maladie. Mais en lui, un autre combat se livre, plus discret, plus profond : un combat pour la dignité, pour le sens, pour la vie.
Lisons cet extrait afin de comprendre cette dimension invisible :
« Ian n’avait pas eu le courage d’avouer à sa femme le nom de sa maladie. Elle insista auprès des médecins afin qu’on lui dît de quel mal elle souffrait. Et son mari insista de même pour la préserver de cette abominable réalité. Mais la malade finit par avoir gain de cause. Les spécialistes estimèrent qu’elle était en droit de savoir et de mieux se préparer au long et épuisant traitement qui l’attendait. La jeune femme qui l’avait soignée au début avant de la confier à son confrère s’était attachée à la famille McNeil. Àìná découvrit son mal par son intermédiaire.
Dès lors, la fille de Kẹ́mi ne cessa de penser à Wọlé Adéníji et à leurs conversations. Il y aurait des morts. Oui. Certains devaient mourir afin que la plus grande tragédie de leur vie fût à jamais conjurée.
Elle était à présent persuadée que le salut exigeait d’elle un sacrifice noble. Sûre de cette pensée fortement alimentée par ses visions et la divine présence qui jamais ne la quittait, Àìná fit preuve de courage. Et elle fut courageuse. Elle décida de lutter. Et elle lutta. Elle supporta la chimiothérapie et ses disgrâces physiques sans perdre son sourire. » (pages 177-178)
Comprendre ces logiques internes, c’est rendre intelligible l’expérience du patient dans son propre cadre de référence, et ainsi construire une approche de soin plus ancrée, plus humaine, plus endogène comme l’affirme l’ethnopsychiatre Tobie Nathan :
« Il ne s’agit pas seulement de soigner les gens, mais de soigner des gens dans leur langue, leur histoire, leur monde. »
Cette représentation souligne l’importance de penser la santé et la maladie à partir de référents culturels locaux, sans se limiter aux modèles biomédicaux occidentaux. Cela ne signifie pas qu’il faut nier la biologie du cancer, mais reconnaître que, pour de nombreux patients, la signification attribuée à la maladie influence leur vécu, leur adhésion aux soins, et leur manière de se battre ou de renoncer.
Dans ce contexte, même les troubles du sommeil fréquents chez les personnes atteintes de cancer peuvent être interprétés comme des signes d’un déséquilibre spirituel ou moral.
IV – Le pouvoir transformateur de la lecture
Comme mentionné précédemment, souffrir du cancer est une épreuve d’une intensité bouleversante, tant pour la personne atteinte que pour ses proches. La maladie impose un spectacle silencieux mais terriblement visible : un corps qui s’affaiblit, des cheveux qui tombent, des traits tirés par la douleur, une fatigue écrasante et parfois la perspective inéluctable de la mort. Se préparer à ce voyage ultime est, sans doute, l’une des étapes les plus difficiles de l’existence.
Cette préparation exige du courage, de la lucidité et une résilience profonde. Accepter la maladie ne signifie pas renoncer, mais plutôt trouver en soi ou dans son entourage les ressources pour continuer à vivre avec dignité et sens, malgré la souffrance et l’incertitude.
C’est dans cet esprit que la fille de Kẹ́mi a mené son combat contre la maladie. Sa trajectoire, marquée par la douleur, est aussi porteuse d’une force intérieure rare. Elle a su, durant les périodes d’accalmie, faire la paix avec ses blessures, aimer, transmettre, être aimée, et puiser une énergie nouvelle. C’est dans cette traversée que l’accompagnement humain, psychologique et spirituel prend tout son sens.
Prenons maintenant un moment pour écouter, à travers Musinga Mwa Tiki, le courage silencieux et vibrant de cette jeune femme confrontée à cette douloureuse expérience :
« — J’ai mérité ce qui m’arrive. J’ai même mérité de gémir davantage. Mais ce n’est que mon corps qui me retient ainsi. Là tout au fond, je ne ressens rien… […]
Àìná irradiait d’une énergie indescriptible, inaltérable. […] Cette acceptation stoïque de la misère et de la douleur impressionnait Kate Winslow au plus haut point. » (page 184)
Mais ce n’était ni la présence rassurante de ses proches, ni même le soutien bienveillant du corps médical qui lui donnait cette force intérieure. Non. Sa véritable source d’énergie, elle la puisait dans un livre. Une œuvre singulière au pouvoir inattendu. Par la magie des mots, cet ouvrage insuffle espoir, force et renaissance. Il ne s’agit ni d’un rêve ni d’un mirage lointain. Ce livre existe bel et bien.
Et si vous ne l’avez pas encore lu, je vous invite sincèrement à le découvrir. Il ne se contente pas de raconter une histoire, il vous traverse, vous parle, vous transforme. À l’instant où j’écris ces mots, je peux affirmer qu’il a profondément changé ma manière de ressentir le monde. Il m’a permis de nommer mes douleurs, de libérer des émotions longtemps enfouies, et surtout, de retrouver le souffle nécessaire pour les partager.
Ce livre, c’est Jaoriɳ des Mondes de NuBi, volume 1 Les Mondes du Bas, écrit par Musinga Mwa Tiki et publié aux éditions Ekima Media.
Vous y découvrirez un univers foisonnant, peuplé de créatures saisissantes, traversé de quêtes intérieures et d’échos familiers. Un récit où l’imaginaire se mêle aux vérités les plus profondes. À travers ses pages, l’auteur nous offre bien plus qu’un simple récit, c’est un miroir de nos luttes, un refuge pour nos blessures, et parfois, un guide silencieux sur le chemin du sens.
Il n’est donc pas surprenant que notre malade en demande la lecture comme l’indique l’extrait suivant :
« — S’il te plaît, lis-moi le passage sur le séjour d’έloaɳ dans les Mondes du Bas…
Il s’exécutait et pendant plusieurs minutes, sa voix basse emplissait la chambre de sa mélodie. Elle l’écoutait, un léger sourire aux lèvres, tandis que son esprit vivait sur d’autres plans de formidables expériences. Elle avait, d’ores et déjà, tracé son chemin et se sentait prête pour la grande traversée des passerelles d’Irandula. Akín arrêtait sa lecture quand il s’apercevait qu’elle s’était assoupie. Il refermait alors le livre et la suivait dans son voyage hors du temps et de l’espace. » (page190)
Conclusion
Le sommeil ne guérit pas à lui seul. Il prépare le corps à se défendre, à résister, à ralentir la progression de la maladie. Le lui ôter, c’est comme livrer bataille sans arme ni armure. Aujourd’hui, malgré les avancées de la recherche dans la détection et le traitement des cancers localisés, la généralisation de la maladie reste un défi complexe. Pourtant, le terrain sur lequel elle se développe, ce que nous mangeons, ce que nous ressentons, la qualité de notre sommeil, nos croyances, nos lectures ne sont pas neutres. Le sommeil façonne notre équilibre intérieur. Prendre en compte toutes ces dimensions, c’est reconnaître que le soin ne se limite pas à la cellule malade. C’est offrir au corps, au cœur et à l’esprit un espace pour se réajuster, retrouver ses forces, et peut-être résister.
Références bibliographiques APA
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- Musinga Mwa Tiki. (2023). Le Jeu des Anciens, volume 1 Ọláyínká, le choix d’une vie. Ekima Media
- Musinga Mwa Tiki. (2024). Jaoriɳ des Mondes de NuBi, volume 1 Les Mondes du Bas. Ekima Media
- Walker, M. (2019). Pourquoi nous dormons : Le pouvoir du sommeil et des rêves (trad. franç.). Paris : Les Arènes.
- Nathan, T. (2006). La nouvelle interprétation des rêves. Paris : Odile Jacob.
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